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Thursday, December 15, 2011

Photographier

Photographier n’est pas prendre le monde pour objet, mais le faire devenir objet, exhumer son altérité enfouie sous sa prétendue réalité, le faire surgir comme attracteur étrange et fixer cette attraction étrange dans une image.

Jean Baudrillard, Car l’illusion ne s’oppose pas à la réalité…

Tanger

tanger

Wednesday, December 14, 2011

Le jugement du critique d’art

Depuis la Renaissance, c'est-à-dire depuis la fondation de l’Académie des arts du dessin par Cosme 1er, en 1563, les peintres lettrés, détenteurs d’un art libéral et non mécanique, avaient le privilège et l’exclusivité du discours sur leur art. L’Académie royale de peinture et de sculpture, fondée en 1648, en partie sur le modèle de la première, reçoit la mission de défendre et d ’illustrer l’art de peindre, de promouvoir son enseignement comme sa théorie, les Académiciens étant tenus « de faire tous les mois expliquer un des meilleurs tableaux du cabinet du roi par le professeur en exercice, en présence de l’assemblée » (instruction dictée par Colbert en janvier 1767). Ces « conférences » académiques constituent, dans la seconde moitié du XVIIe siècle le véritable creuset où s’élabore la théorie de la peinture « classique ». Seule maître en son art, l'Académie (non le critique, personnage encore inexistant) est donc supposée d'en commenter les œuvres, en s’aidant il est vrai d’un exemple, mais à la condition d’en induire des règles générales. Le commentaire du tableau, exercice très français, permettait d’éviter les considérations incertaines auxquelles les académiciens italiens, invités à disserter sur la beauté et sur la grâce, étaient davantage exposés. Il était pourtant convenu que ces considérations devaient déboucher sur une théorie, c'est-à-dire sur l’énoncé de principes généraux.
Il était en outre convenu que les académiciens, tous les deux ans d’abord, en fait de façon plutôt irrégulière, exposassent leurs œuvres publiquement, de façon à ce que chacun puisse voir l’excellence du métier de ceux que Sa Majesté avait choisis pour orner ses palais. L’exposition ayant lieu généralement dans le Salon Carré du Louvre, prend alors le nom abrégé de « Salon ». Le développement considérable de cette institution sous le règne de Louis XV, puis de Louis XVI, va jouer un rôle central, et durable, pour la formation du goût dans le domaine de la peinture. C'est alors qu'apparaît le critique, qui commente, non en expert, ni en homme de métier, mais en homme de goût, les tableaux exposés, et oriente le visiteur dans le disparate de l'accrochage. Diderot est le premier grand maître du genre. Après la révolution, qui ouvre les portes du Salon à tous les artistes académiciens ou non (décret du 21 août 1791), un jury, pour éviter l’accumulation excessive des œuvres qui se détruiraient l’une l’autre, opère une sélection parmi les peintres candidats. Le choix du jury, évidemment conservateur et attaché à l’excellence du métier plus qu’à l’originalité de l’invention, sera bien vite contesté. C’est précisément pour répondre à ces critiques que Napoléon III, en 1863, souhaitant que le public puisse juger par lui-même, autorise un « Salon des Refusés » où Manet expose son Déjeuner sur l’herbe. Par la suite le Salon dit « officiel » perdra de son importance, la création véritable s’exilant dans des ateliers privés (Manet exposera ses toiles refusées dans son atelier, qu’il ouvrira au public, et la première exposition impressionniste se tient dans l’atelier du grand photographe Nadar, ami de Baudelaire, en 1874) ou dans des galeries, qui s’imposeront rapidement comme les centres nerveux de l’art vivant, telle la galerie de Paul Durand-Ruel qui organise en 1877 une importante exposition du groupe impressionniste. C’est ainsi que l’art, d’abord sujet de conférences de la part de l’expert académicien, devient au XVIII-XIXe siècles l’objet d’une exposition publique où s’exerce le jugement du critique d’art, avant de se réfugier chez les marchands, qui en assurent la promotion.

Jacques Darriulat, Beaudelaire, Le Peintre de la vie moderne

Sunday, December 11, 2011

Le Père de la Horde sauvage

Un jour, les frères expulsés se groupèrent, abattirent et consommèrent le père et mirent ainsi un terme à la horde paternelle. Réunis, ils osèrent et accomplirent ce qui était resté impossible à l'individu. (Peut-être un progrès culturel, le maniement d'une nouvelle arme, leur avait-il donné le sentiment de leur supériorité.) Qu'ils aient ainsi consommé celui qu'ils avaient tué, cela s'entend, s'agissant de sauvages cannibales. Le père primitif violent avait été certainement le modèle envié et redouté de tout un chacun dans la troupe des frères. Dès lors ils parvenaient, dans l'acte de consommer, à l'identification avec lui, tout un chacun s'appropriant une partie de sa force. Le repas totémique, peut-être la première fête de l'humanité, serait la répétition et la cérémonie commémorative de cet acte criminel mémorable, par lequel tant de choses prirent leur commencement, les organisations sociales, les restrictions morales et la religion.

Freud Sigmund, Totem et tabou, 1913

Totem : "Le mot totem est emprunté à l'ojibwa, langue algonquine parlée sur le pourtour des Grands Lacs nord-américains..." E. Désveaux dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie de Bonte et Izard.

Tabou : Il semblerait que le mot fût connu et introduit en Occident par le récit du troisième voyage de James Cook. Il l'aurait entendu à Tonga. Aujourd'hui encore à Tahiti on parle de tapu. Comme pour totem, les usages ethnologiques ont quelque peu déplacé les sens de ces mots par rapport à leurs usages dans leurs langues originelles.

Saturday, December 10, 2011

La pédanterie

Dans les cercles mondains régnait une aversion pour tout ce qui était scolaire. Le mépris de la noblesse pour le système scolaire se perpétuait. Pour de nombreux aristocrates, il était incompréhensible et probablement insupportable de voir des gens revendiquer de l’estime pour avoir « mis le nez dans certains livres ». Ils ne parvenaient pas à éprouver le moindre respect pour quelqu’un qui, ayant beau maîtriser une langue morte, s’avérait incapable d’avoir une « conversation décente ». Ils avaient deux mots pour exprimer leur dégoût : « cuistre » et « pédant ». Le premier faisait référence au savoir scolaire et à la tendance à pontifier ; le second, doté d’une signification beaucoup plus large, était le commun dénominateur de tous les savoirs qui provoquaient le dédain des courtisans. À l’origine, « pédant » signifiait seulement professeur ou instituteur. mais le mot reçut une connotation négative dans des comédies italiennes des xvie et xviie siècles. La figure du pedante y était associée à l’étalage de connaissances ainsi qu’à un mauvais usage de la langue (marqué par beaucoup de latinismes) et à un manque de compréhension du monde. Ainsi, Montaigne commence son essai intitulé Du pédantisme par un renvoi à la comedia pedantesca. Selon cet auteur, que de telles satires « despitaient en son enfance », c’étaient les hommes les plus galants qui témoignaient du plus grand mépris pour la pédanterie. Chez lui, « pédant » a encore une signification assez précise et désigne toutes les formes du savoir qui n’apportent rien à une vie meilleure et qui s’opposent à la sagesse.

Johan Heilbron, Naissance de la sociologie

Friday, December 9, 2011

L’homme sera noyé dans l’information

Il n’y aura plus que ça, la demande sera telle que… il n’y aura plus que des réponses, tous les textes seront des réponses en somme. Je crois que l’homme sera littéralement noyé dans l’information, dans une information constante. Sur son corps, sur son devenir corporel, sur sa santé, sur sa vie familiale, sur son salaire, sur son loisir. C’est pas loin du cauchemar. Il n’y aura plus personne pour lire. Ils verront de la télévision, on aura des postes partout, dans la cuisine, dans les water closets, dans les bureaux, dans les rues… Où sera-t-on ? Tandis qu’on regarde la télévision où est-on ? On n’est pas seul. On ne voyagera plus, ce ne sera plus la peine de voyager. Quand on peut faire le tour du Monde en huit jours ou quinze jours, pourquoi le faire ? Dans le voyage il y a le temps du voyage. C’est pas voir vite, c’est voir et vivre en même temps. Vivre du voyage ; ça ne sera plus possible. Tout sera bouché. Tout sera investi.
Il restera la mer quand même. Les océans. Et puis la lecture. Les gens vont redécouvrir ça. Un homme un jour il lira. Tout recommencera. On repassera par la gratuité. C’est à dire que les réponses à ce moment-là, elles seront moins écoutées. Ça commencera comme ça, par une indiscipline, un risque pris par l’homme envers lui-même. Un jour il sera seul de nouveau avec son malheur, et son bonheur, mais qui lui viendront de lui-même.

Marguerite Duras, questionnée sur l'an 2000, en 1985

Wednesday, December 7, 2011

Paris was liberated

Crowds of French patriots line the Champs Elysees to view Allied tanks and half tracks pass through the Arc du Triomphe, after Paris was liberated on August 25, 1944 (LOC)

Crowds of French patriots line the Champs Elysees to view Allied tanks and half tracks pass through the Arc du Triomphe, after Paris was liberated on August 25, 1944

Sunday, November 20, 2011

L’exercice des fonctions religieuses et politiques

L’exercice des fonctions religieuses et politiques est apparu au cours de l’histoire et dans de nombreuses sociétés comme une tâche bien plus importante que les diverses activités productrices des conditions matérielles de l’existence sociale des humains, l’agriculture, la pêche, la chasse, etc. Le « travail avec les dieux » des chefs et des prêtres ne devait-il pas apporter à tous prospérité et protection contre les malheurs ? Les gens du commun qui n’étaient ni des prêtres ni des puissants se vivaient comme endettés de façon irréversible vis-à-vis de ceux qui leur procuraient les bienfaits des dieux et les gouvernaient. La dette était telle que ce qu’ils donnaient (leur travail, leurs biens, leur vie même, dons qui nous apparaissent aujourd’hui comme des « corvées », des « tributs », bref des « exactions ») à ceux qui les gouvernaient ne pouvait jamais être à leurs yeux l’équivalent de ce qu’ils avaient reçu et continueraient de recevoir s’ils restaient à leur place et remplissaient leurs obligations. La naissance des classes et des castes fut un processus sociologique et historique qui a impliqué à la fois le consentement et la résistance de ceux auxquels la formation de ces groupes sociaux dominants faisait peu à peu perdre leurs anciens statuts et repoussait vers le bas de la société et de l’ordre cosmique. La violence y a joué un rôle, mais le consentement sans doute encore plus.

Maurice Godelier

Les arbres dominent le temps

Nous les humains, comme tous les animaux mobiles, dominons l’espace. Les arbres, eux, dominent le temps ; certains vivent des milliers d’années, ils sont potentiellement immortels. L’arbre n’étant pas un individu, il est divisible. Si l’on nous coupe en deux moitiés égales, c’est évidemment la mort, mais l’arbre, coupez-le en deux, cela fera deux arbres. Coupez-le en mille, vous pourrez obtenir mille d’arbres, tous parfaitement viables. En Asie, beaucoup de temples bouddhistes possèdent un figuier qui provenant d’une bouture du figuier sous lequel Bouddha atteignit l’illumination. Cela ne veut pas dire que les arbres ne meurent pas, mais que leur mort est toujours due à des agressions extérieures, les hommes, le feu, les pathogènes, le gel, la pollution. Les arbres ignorent la sénescence, alors que la durée de notre vie animale, humaine, même dans des conditions optimales, reste limitée par notre programme de vieillissement. Quand j’étais étudiant, on nous avait appris que les plus vieux arbres du monde, les Pinus longaeva californiens, avaient 5000 ans. Aujourd’hui, on sait que le houx royal de Tasmanie atteint 43 000 ans. Sa forme surprend. Ce sont des arbres de dimensions moyennes, côte à côte, et couvrant plusieurs hectares. L’analyse génétique a montré que chaque pied était né d’une même graine, germée au Pléistocène. Imaginez le livre de bord enregistré dans les cernes de ces Pinus, ou d’un séquoia de 3000 ans ! S’ils ne sont pas agressés, beaucoup d’arbres vivent très longtemps. Le jardin botanique de Kew, près de Londres, présente une collection d’arbres potentiellement immortels. Dans ce jardin, les arbres vivent isolés au milieu de vastes pelouses, loin de l’ombre de leurs congénères. Abondamment éclairées, les branches basses ne s’élaguent pas, elles traînent par terre, et s’enracinent pour donner de nouveaux arbres. En regardant bien, on constate que les jeunes refont la même chose, leurs branches s’allongent, vont se replanter et ainsi de suite. Aussi longtemps qu’aucune cause extérieure ne vient le perturber, l’arbre est parti pour durer, fixe dans l’espace, " à l’aise dans les siècles ". Au printemps, dans les pays tempérés, lorsque la température remonte, les arbres sont comme des jeunes plantules, en possession de l’intégralité de leur génome, prêts à fonctionner. Même sous l’Equateur, où leur croissance est plus erratique étant donné l’absence de saisons, les arbres développent une croissance rythmique qui les débarrasse de leurs gènes " éteints ", ou " méthylés ". Ce qui remet les compteurs de leur sénescence à zéro. Les arbres des Tropiques humides révèlent une diversité de croissance étonnante. Un même arbre peut avoir une branche aux feuilles bien vertes, une autre en fleurs, une troisième en train de mettre en place de nouvelles feuilles, et une branche " en automne " dont les fruits sont mûrs et prêts à tomber. Sous ces latitudes, en absence de saison, une plante n’a aucune raison d’arrêter sa croissance. Elle devient le " haricot géant " du conte, qui se déploie à l’infini…

Francis Hallé, Plaidoyer pour l'arbre

L’arbre

Définir l’arbre, comme dirait l’écrivain italien Allessandro Barrico, c’est comme définir la bêtise : c’est presque impossible, et pourtant nous en connaissons tous d’excellents exemples. Un arbre est une créature à moitié invisible, et en cela extraordinaire et mystérieuse. Sa partie enterrée est toujours au moins aussi grande que sa partie visible, les racines se développant souvent plus que la frondaison. Les petits jujubiers de Libye, qui mesurent 2 mètres de haut, possèdent des racines verticales de quelques 60 mètres de long. Cela fait un arbre de 62 mètres ! Les racines jouent des rôles très variés, à commencer par la fonction mécanique d’assurer à l’arbre un ancrage pendant sa croissance. En effet, si le vent souffle, sa couronne représente un bras de levier d’une grande puissance, auquel les racines doivent résister. Souvent, dans nos régions tempérées, les racines se développent moins que les branches maîtresses, mais elles s’arriment à tous les points d’ancrage qu’elles rencontrent. Les racines en effet, à la manière de l’artiste Christo, enveloppent n’importe quoi, n’importe quel obstacle, le contournent, le pénètrent. Cette tendance à l’enveloppement reste mystérieuse. Les racines se montrent capables de soulever des maisons, percer des murs, fendre un trottoir. Ces organes sont doués d’une force irrésistible d’expansion qui leur vient de l’eau entrant dans la composition de leurs cellules, toutes très condensées lorsqu’elles sont encore jeunes. L’alimentation en eau, en oligo-éléments, voilà d’ailleurs une autre mission des racines. L’arbre ressemble à une mèche de lampe plantée dans la terre, parcourue par un flux permanent, qui évapore des tonnes d’eau en provenance du sol. Les racines produisent encore des molécules actives, qu’elles transforment, des régulateurs nécessaires au cycle de la croissance, et beaucoup d’autres substances encore. L’arbre est une créature très inventive sur le plan biochimique, comment ne pas l’être quand on vit immobile, sans pouvoir s’échapper.

Francis Hallé, Plaidoyer pour l'arbre

Saturday, November 12, 2011

Friday, November 11, 2011

Du pas lent de la promenade

Quelques larmes naturelles ils versèrent, mais les essuyèrent aussitôt :
Le monde se présentait à eux tout entier, où choisir
Le lieu où ils se reposeraient, la Providence pour guide :
Tous deux main dans la main, du pas lent de la promenade,
Traversèrent l’Eden sur leur chemin solitaire.

Milton, Paradise Lost, Book XII, 645-649

Tuesday, November 8, 2011

Power Steering

power steering

Thursday, November 3, 2011

Un dimanche matin, très tôt

Je suis arrivé au complexe d’Auschwitz-Birkenau un dimanche matin, très tôt, à une heure où l’entrée est encore libre – quel étrange adjectif, si l’on y pense, mais c’est l’adjectif qui donne sens à notre vie de chaque instant, adjectif dont il faudrait savoir se méfier quand on le lit en lettres trop évidentes, par exemple dans le fer forgé du fameux portail Arbeit macht frei –, plus précisément à une heure où il n’est pas encore obligatoire de faire la visite sous l’autorité d’un guide. Les tourniquets métalliques, exactement les mêmes que ceux du métro, étaient encore ouverts. Les centaines de casques audio encore accrochés à leur présentoir. Le couloir « handicapés » encore fermé. Les pancartes nationales – Polski, Deutsch, Slovensky… – encore rangées dans leur rayonnage. La salle de Kino encore vide.
Ici et là, d’autres pancartes : la petite flèche verte sur le mur après le tourniquet, flèche comme l’injonction à ne pas dévier du sens obligatoire, verte comme la feuille des bouleaux ou comme une indication que la voie est « libre ». Pancartes pour gérer le trafic humain, comme il y en a tellement, tellement partout. Je lis encore le mot Vorsicht (« Attention ! ») barré d’un éclair rouge et suivi des mots Hochspannung – Lebensgefahr, c’est-à-dire « Haute tension » et « Danger de vie » (on veut, bien sûr, indiquer par là le danger de la mort). Mais aujourd’hui, ce mot Vorsicht me semble résonner bien différemment : plutôt comme l’invitation à porter la vue (Sicht) vers un « devant » (vor) de l’espace, un « avant » (vor) du temps, voire une cause de ce que l’on voit (comme dans l’expression vor Hunger sterben, « mourir de faim »). Cette cause ou « chose originaire » (Ursache) dont on n’en finit pas de scruter l’efficacité pour la « chose » des camps.
D’autres pancartes surgissent encore un peu partout : des stèles mémorielles, comme on dit, où des textes écrits en blanc – dans les trois langues polonaise, anglaise et hébreue – se détachent sur un fond noir. Ou bien, plus prosaïques, les signalisations en forme si familière de « sens interdits » : gardez le silence ; ne déambulez pas en maillot de bain ; ne fumez pas ; ne mangez pas, ne buvez pas (l’image représentant, barré d’un trait rouge, un hamburger à côté d’un grand verre de Coca) ; n’utilisez pas votre téléphone portable ; ne vous baladez pas avec votre transistor en marche ; ne traînez pas votre valise dans ce camp, n’y poussez pas votre landau ; n’utilisez pas votre flash photographique ou votre caméra à l’intérieur des blocks ; laissez votre chien à l’entrée.

Georges Didi-Huberman, Écorces

Sunday, October 30, 2011

Der Muselmann

Der Muselmann, le « musulman » désigne, dans l’argot des camps, l’homme-momie, le mort vivant, celui qui a cessé de lutter, qui a perdu toute conscience et toute volonté. Ce terme renvoie probablement « au sens littéral du terme arabe muslim, signifiant celui qui se soumet sans réserve à la volonté divine » (Ce qui reste d’Auschwitz, Bibliothèque Rivages, p. 53). Selon l’Encyclopedia Judaïca, il pourrait provenir « de la posture typique de ces détenus, blottis seuls, les jambes repliées à la manière "orientale", le visage rigide comme un masque. ». Pour Giorgio Agamben, le « musulman » est le nom de l’intémoignable : « Le témoin témoigne en principe pour la vérité et la justice, lesquelles donnent à ses paroles leur consistance, leur plénitude. Or le témoignage vaut ici essentiellement pour ce qui lui manque ; il porte en son cœur cet "intémoignable" qui prive les rescapés de toute autorité. Les "vrais" témoins, les "témoins intégraux", sont ceux qui n’ont pas témoigné, et n’auraient pu le faire. Ce sont ceux qui "ont touché le fond", les "musulmans", les engloutis. Les rescapés, pseudo-témoins, parlent à leur place, par délégation - témoignent d’un témoignage manquant. Mais parler de délégation n’a ici guère de sens : les engloutis n’ont rien à dire, aucune instruction ou mémoire à transmettre. Ils n’ont ni "histoire" [...], ni "visage", ni "pensée". Qui se charge de témoigner pour eux sait qu’il devra témoigner de l’impossibité de témoigner. »

Thursday, October 27, 2011

La fête supracybernétique

L’éblouissement scatologique du sacré qui doit être la virgule pointilliste culminante de tout fête qui se respecte sera, de même que dans le passé, exprimé par le rite sacrificiel de l’archétype. De même qu’au temps de Léonard on procédait à l’éventrement du dragon des blessures duquel émergeait des fleurs de lys, aujourd’hui on devra procéder à l’éventrement des machines cybernétiques les plus perfectionnées, les plus complexes, les plus coûteuses, les plus ruineuses pour la communauté. Elles seront sacrifiées pour le seul bon plaisir et divertissement des princes, recocufiant ainsi la mission sociale de ces formidables machines qui par leur pouvoir d’information instantanées et prodigieuses n’auront servi qu’à procurer un orgasme mondain et passager et à peine intellectuel à tous ceux venus se brûler à la flamme glaciale des feux de diamants cocufieurs de la fête supracybernétique.

Salvatore Dali, Journal d’un génie, 1964

Wednesday, October 26, 2011

Nouveau Monde

William Carlos Williams qui remonte à Porto Rico, à l’Espagne, à Colomb, aux origines de la conquête par filiation maternelle, estime que l’Amérique n’a jamais été abordée. Il le dit dans Au Grain d’Amérique où il montre que les entreprises qui se succédèrent au Nouveau Monde furent autant d’entreprises avortées, Éric le Rouge, Christophe Colomb, l’élizabéthain Raleigh, le Mayflower ayant en commun d’être toujours restés pour ainsi dire sur le seuil. Image parfaite de cette quête incomplète : Colomb, occupé jour et nuit à déchiffrer à même la surface de l’Océan rameaux, plantes, buissons, algues, débris d’un continent, signes de terre morcelée, Colomb à qui ne sera réservée que la découverte des îles, Colomb dont le destin prend fin avec son arrivée.

William Carlos Williams, Au grain d’Amérique, 1980

Cosmos

Cosmos

Thursday, October 20, 2011

Detail from: Vertebra, Part 2

stetch

Votre imagination s’étiole

Par le parquet remonte un aboiement de paroles en accompagnement d’une chanson. Ces gens qui ont tout le temps besoin d’avoir leur télévision, leur chaîne hi-fi, leur radio qui marchent. Ces gens auxquels le silence fait tellement peur. […] Ce bon vieux George Orwell a tout compris à l’envers. Big Brother ne surveille pas. Il chante et il danse. Il sort des lapins d’un chapeau. Big Brother est tout entier occupé à attirer votre attention à chaque instant dès que vous êtes éveillés. Il fait en sorte que vous soyez toujours distraits. Il fait en sorte que vous soyez pleinement absorbés. Il fait en sorte que votre imagination s’étiole. Jusqu’à ce qu’elle vous devienne aussi utile que votre appendice. Il fait en sorte que votre attention soit toujours remplie.

Chuck Palahniuk, Berceuse, 2002

Wednesday, October 19, 2011

Cinématographe intérieur

Nous prenons des vues quasi instantanées sur la réalité qui passe, et, comme elles sont caractéristiques de cette réalité, il nous suffit de les enfiler le long d'un devenir abstrait, uniforme, invisible, situé au fond de l'appareil de la connaissance, pour imiter ce qu'il y a de caractéristique dans ce devenir même. (...) Qu'il s'agisse de penser le devenir, ou de l'exprimer, ou même de le percevoir, nous ne faisons guère autre chose qu'actionner une espèce de cinématographe intérieur.

Henri Bergson, L'Évolution créatrice, 1907

Thursday, September 22, 2011

Voilà toute la politique

Mais, feindre d'ignorer ce qu'on sait, de savoir tout ce qu'on ignore ; d'entendre ce qu'on ne comprend pas, de ne point ouïr ce qu'on entend ; surtout de pouvoir au-delà de ses forces ; avoir souvent pour grand secret de cacher qu'il n'y en a point ; s'enfermer pour tailler les plumes, et paraître profond, quand on n'est, comme on dit, que vide et creux ; jouer bien ou mal un personnage ; répandre des espions et pensionner des traîtres ; amollir des cachets ; intercepter des lettres ; et tâcher d'ennoblir la pauvreté des moyens par l'importance des objets : voilà toute la politique, ou je meure !

Pierre Augustin Caron de Beaumarchais, Le mariage de Figaro

Le transcendant n’existe plus

L’œuvre d’art semble toujours avoir quelque chose de transcendant, mais nous savons que le transcendant n’existe plus, que Dieu est mort. Ces premières considérations, qui allaient de pair avec la gravité de la perception de la crise et la conscience de l’impossibilité d’une dimension transcendantale, fut redoublée dans la discussion avec Nancy par la perception du caractère tragique de la situation de guerre et de chaos dans laquelle nous étions désormais entrés. Non seulement Dieu était mort, mais l’ombre de son cadavre s’étendait sur nos vies, sur notre capacité expressive. Pire encore, pendant cette guerre, Dieu se présentait d’un côté comme de l’autre comme une puissance destructrice, comme la représentation du fanatisme, comme la fonction d’une série d’identités orgueilleuses et intolérantes de l’existence de l’Autre.

Antonio Negri, Art et multitude

Sunday, August 7, 2011

L'autoréification

Autrefois, les entretiens d'embauche avaient d'abord pour fonction de chercher à savoir si un candidat convenait à un emploi donné, et l'on s'aidait pour le vérifier de documents écrits ou de tests. (...) L'entretien d'embauche a désormais souvent pris un caractère bien différent : y occupe une place grandissante le discours de quelqu'un qui a quelque chose à vendre, exigeant du candidat qu'il mette en scène son futur engagement dans l'entreprise de manière aussi convaincante et dramatique que possible, au lieu de se contenter de parler des qualifications qu'il a déjà acquises. Ce déplacement de l'objet de l'attention du passé vers l'avenir contraint, selon toute vraisemblance, les personnes concernées à adopter une perspective où ils apprennent à concevoir les attitudes et les sentiments qui se rapportent au travail comme des éléments qu'ils auront plus tard à produire à la manière d'« objets ». Et plus un sujet sera exposé à ces demandes de mise en scène de soi-même, plus il développera la tendance à éprouver tous ses désirs et tous les buts selon le modèle des choses manipulables à merci.
L'autre direction que peut emprunter l'autoréification des pratiques se développe aujourd'hui du fait de l'usage d'Internet comme moyen de recherche d'une ou d'un partenaire amoureux. Ici, la forme de prise de contact standardisée contraint d'abord l'usager d'Internet à décrire ses caractéristiques selon les rubriques prédéterminées où les réponses sont évaluées d'avance. Quand deux personnes ont des caractéristiques qui se recoupent suffisamment, formant par là un couple choisi électroniquement, chacun est invité par un e-mail anonyme à informer l'autre de ses sentiments pour la ou le partenaire potentiel. Nul besoin d'une imagination galopante pour comprendre comment ce procédé conduit à une forme de rapport à soi dans lequel les désirs et les buts ne sont plus articulés à la lumière de ce qu'apporte une rencontre personnelle : ils ne sont plus évalués et mis sur le marché qu'au regard des critères du traitement accéléré de l'information.
Ces exemples ne sont pas des pronostics : ils éclairent plutôt les voies par lesquelles les pratiques sociales peuvent induire la formation d'attitudes réifiantes.

Axel Honneth, Les sources sociales de la réification, La réification - Chapitre VI

Saturday, August 6, 2011

Thursday, August 4, 2011

L’origine de bien des mots est arabe

L’une des missions de l’Académie française, c’est bien entendu le dictionnaire, le travail sur chacun des termes de la langue française afin d’en proposer les définitions les plus justes, mais également d’en définir l’étymologie et les évolutions. Des réunions régulières se tiennent tous les jeudis, consacrées à ce travail. À ce propos, ma connaissance de la langue arabe sera un atout certain. L’origine de bien des mots est arabe, et cet apport mérite d’être mieux connu. Il y a certes les mots qui proviennent de l’arabe et que tout le monde connaît tels que chimie, alezan ou alcool. Mais il y en a une multitude d’autres tels que matelas (matrah), matraque (matraq), sorbet (charbat) ou amiral (amir el-bahr). J’ai envie de faire un long travail là-dessus dont l’importance n’est pas seulement linguistique. Mettre en avant ces liens entre langues va au-delà de l’aspect linguistique et délivre un message d’une autre portée.

Amin Maalouf

Wednesday, July 27, 2011

Monday, July 18, 2011

Pascal Quignard

Pascal Quignard est une précieuse que personne n'a l'air de trouver ridicule. Sa pompe sobre, son érudition surexposée, ses ellipses pleines de vertu, son talentueux baroquisme à retardement, la manière dont il bâtit son personnage par saillies nouées, obscures clartés et coquetteries référencées, tout cela a fini par convaincre ses admirateurs que la littérature, c'est ça et c'est lui. Cercle vertueux, cercle vicieux, cercle des parchemins disparus: tout lecteur lisant Quignard finit par se flatter d'être un lecteur de Quignard.

Philippe Lançon - Libération , 17 septembre 2009

Le mythe japonais de Gengis Khan

Si l'on veut comprendre quelque chose aux relations complexes qui existent aujourd'hui encore entre Japonais et Chinois ou Mongols, ces deux peuples impériaux de l'Asie orientale, il faut savoir que les noms de Temüjin et de Gengis Khan ont, aujourd'hui encore, des résonances particulières dans l'esprit des Japonais.
En effet, en 1189, à l'époque même de l'affrimation du pouvoir du fameux chef mongol (devenu chef suprême des mongols en 1206) le célèbre guerrier japonais Minamoto no Yoshistune - fameux héros populaire du récit épique des "Dits des Heike" - meurt obscurément dans une province du nord du Japon précisément au moment où se lève en Asie centrale l'étoile de Temüjin.
Mais, très vite, la légende allait s'emparer de lui. En effet, loin d'être mort, il serait alors passé en Sibérie avant de gagner les hauts-plateaux mongols et de s'y métamorphoser en... Gengis Khan. Une assimilation où le héros mythique (japonais) se transforme en personnage historique (mongol). Un récit semi-mythologique qui atteste - en tout cas - du pouvoir de l'imaginaire sur les mentalités (sinon sur la réalité...) et qui nous éclaire là sur l'un des mythes fondateurs du nationalisme japonais.
En effet, on se souviendra que - dans les années 1930's - le mythe de la "transformation" du samouraï Miyamoto no Yushitsune en Gengis Khan le conquérant fut alors une façon comme une autre - pour les extrémistes du nationalisme japonais - de s'approprier ainsi la "gloire" du célèbre conquérant mongol d'autrefois et d'ainsi mieux s'appuyer sur ce "précédant historique" pour asseoir leurs revendications territoriales en extrême orient et en Asie continentale (en Corée, Mandchourie, Chine, Mongolie, etc).

Nb : Minamoto no Yoshitsune, personnage célèbre de la ligné princière et shogunale des Minamoto (ancêtres des futures lignés shogunales des Ashikaga et des Tokugawa) qui s'est, notamment, illustré dans la guerre qui a opposé pour le pouvoir shogunal- à la fin du XIIe siècle - les princes Minamoto aux princes Taira.

Ronan Blaise



- Sources : « La face de l’Asie », un ouvrage de René Grousset et George Deniker publié en 1955 aux éditions Payot

The living room

the living room

Saturday, July 9, 2011

Les affaires journalistiques

J'ai suivi quelques cours d'écriture à Columbia pendant mon temps libre, j'ai énormément appris sur la manière dont se mènent les affaires journalistiques, jusqu'à éprouver désormais un saint mépris pour le métier. Je pense pour ma part qu'il est fort dommage qu'un secteur potentiellement aussi dynamique soit entre les mains de nazes, de vauriens et de pisse-copies frappés de myopies et d'apathie, bouffis de satisfaction, généralement confits dans un marais de médiocrité stagnante. Si c'est ce à quoi vous essayez d'échapper avec le Sun, alors il me semble que j'aimerais travailler pour vous.

Hunter Stockton Thompson, lettre adressée à Jack Scott, le rédacteur en chef du "Vancouver Sun", le 1er octobre 1958

Tuesday, July 5, 2011

Monsieur le Prince

Personne aussi n’a jamais porté si loin l’invention, l’exécution, l’industrie, les agréments ni la magnificence des fêtes, dont il savait surprendre et enchanter, et dans toutes les espèces imaginables. Jamais aussi tant de talents inutiles, tant de génie sans usage, tant et si continuelle et si vive imagination, uniquement propre à être son bourreau et le fléau des autres ; jamais tant d’épines et tant de dangers dans le commerce, tant et de si sordide avarice, […] d’injustices, de rapines, de violences ; jamais encore tant de hauteur, de prétentions sourdes, nouvelles, adroitement conduites, de subtilités d’usages, d’artifices à les introduire imperceptiblement, puis de s’en avantager […] ; jamais en même temps une si vile bassesse, bassesse sans mesure aux plus petits besoins, ou possibilité d’en avoir.

Saint Simon, Monsieur le Prince, Mémoires, 1691-1715

Hemingway se serait suicidé à cause de la surveillance du FBI

Le 2 juillet 1961 au matin, l’auteur du Vieil homme et la mer, alors âgé de 61 ans, s’emparait de son fusil de chasse préféré et se tirait une balle dans la tête. On attribua alors cet acte aux troubles bipolaires de l’écrivain, à son mal d’inspiration, à des angoisses liées à des problèmes d’argent, de santé voire à une dispute conjugale. Aujourd’hui, pourtant, Aaron Edward Hotchner, auteur de Papa Hemingway et grand ami de l’écrivain au cours des quatorze dernières années de sa vie, remet en cause ces hypothèses. À l’occasion du cinquantenaire de sa mort, dans une lettre parue dans le New York Times, il rappelle qu’Hemingway se rendit à Cuba en 1959, pour écrire un article commandé par le magazine Life. Le soupçonnant de collaborer avec le régime cubain, le F.B.I le mit alors sous surveillance étroite, ce dont atteste un dossier de 127 pages, rendu public en 1983. Les documents prouveraient même que l’un des agents fédéraux, J. Edgar Hoover, avait pris un intérêt personnel dans cette enquête. Se remémorant les mois ayant précédé le drame, Aaron Edward Hotchner se souvient de la détresse d’Hemingway lors d’une visite à son domicile de Ketchum dans l’Idaho: « C'est le pire des enfers, lui aurait confié l’écrivain. Ils ont tout mis sur écoute. Voilà pourquoi nous utilisons la voiture du Duke : la mienne est sur écoute. Tout est sur écoute. Impossible de téléphoner. Mon courrier est intercepté. » Cette surveillance oppressante aurait perduré à l’hôpital Saint Mary, dans le Minnesota, où l’écrivain fut admis en novembre 1960 pour y recevoir des soins psychiatriques par électrochocs. Aujourd’hui, Hotchner regrette d’avoir sous-estimé la hantise qu’Hemingway avait du F.B.I. « J’ai essayé de confronter cette peur avec l’enquête réelle menée par les fédéraux. Je pense désormais qu’il sentait réellement la surveillance et que celle-ci a substantiellement contribué à son angoisse et son suicide. »

Kafka vu par Max Brod

Bien souvent les admirateurs de Kafka, qui ne le connaissent que d'après ses livres, se font de lui une image tout à fait fausse. Ils croient qu'il devait produire sur ses amis l'impression de quelqu'un de triste et même de désespéré. C'est tout le contraire. On se sentait à l'aise avec lui. Par la richesse de ses pensées exprimées d'habitude sur le mode badin, il était, pour employer un mot bien terne, l'un des hommes les plus captivants que j'aie connus, malgré sa modestie et son calme. Il parlait peu, lorsque la société était nombreuse il arrivait parfois que, des heures durant, il ne prît pas la parole. Mais sitôt qu'il disait quelque chose, le silence se faisait. Car ses paroles étaient toujours chargées de sens et elles allaient au vif du sujet. Dans les conversations intimes sa langue se déliait parfois d'une façon tout à fait étonnante ; à l'occasion, il s'abandonnait à l'enthousiasme, et alors c'étaient des plaisanteries et des rires à n'en plus finir, lui-même riait volontiers de tout son cœur et il savait amener ses amis à en faire autant. Plus encore : dans les situations délicates on pouvait s'en remettre sans hésitation à son jugement sûr, son tact, ses conseils qui portaient rarement à faux. C'était un ami qui vous venait merveilleusement en aide. Ce n'est que pour tout ce qui le concernait lui-même qu'il était embarrassé et désemparé – on n'avait cette impression que bien rarement, mais il faut dire qu'elle s'approfondit à la lecture de ses Carnets. Je me suis décidé à écrire ces souvenirs en considérant entre autres qu'à lire ses livres, et particulièrement les Carnets, on se forme de lui une image toute différente, et bien plus sombre que si on possède pour la rectifier et la compléter les impressions de qui l'a connu dans la vie quotidienne. La personne de Kafka, telle que l'image s'en est conservée dans la mémoire de ses amis, demande qu'on lui fasse place à côté de l'œuvre pour les jugements à venir.

Max Brod

La Douce

Plus on traduit, plus on se rend compte du caractère artificiel de cette occupation. Il ne s'agira jamais de faire croire que Dostoïevski, écrivant en français, aurait écrit le texte que le lecteur a sous les yeux - et cela pour une raison toute simple, c'est qu'il écrit en russe. Les mots essentiels recouvrent dans les deux langues des réalités tout à fait différentes.

Ainsi, pour le titre : La Douce. Le titre russe, Krotkaïa, ne signfie pas seulement que cette femme est douce (tendre, faible, fragile), mais aussi qu'elle est humble, modeste - justement, effacée. Elle possède cette qualité suprême pour Dostoïevski qui fait toute la force du prince Mychkine, le smirénié, un mot que le français ne peut traduire que par "humilité". Or, la langue russe ne dit pas que l'humble est, selon notre étymologie latine, humilis (abaissé jusqu'à terre), il dit qu'il possède le mir, c'est-à-dire la paix, en soi. L'homme ne s'humilie pas, il est en paix; il ne perd rien; son renoncement n'est en rien négatif, il est, au contraire, signe d'accord avec l'ordre du monde.

De même le héros parle-t-il, dans le texte français, tantôt d'orgueil, et tantôt de fierté. Dostoïevski n'emploie qu'un mot unique, gordost, qui recouvre ces deux concepts. Le russe ne distingue pas entre l'orgueil, (que notre tradition nous désigne comme un péché capital) et la fierté (que le bon sens nous indique comme une nécessité). Dostoïevski joue de l'ambiguïté car, pour la conscience de la langue, formée par des siècles et des siècles de pensée orthodoxe, toute forme de fierté est un défi à Dieu. L'homme ne peut exister que dans sa soumission, dans son effacement. La véritable liberté, selon le schéma du Chervalier avare de Pouchkine mis au jour par l'Adolescent de Dostoïevski, ne peut se découvrir que dans le renoncement à sa liberté propre.

J'ai longtemps essayer de n'employer dans ma traduction que le mot "orgueil". Il m'a semblé ensuite que c'était renoncer sans raison à une richesse du français et que, invraisemblance pour invraisemblance, perte pour perte, l'essentiel était tout d'abord d'user des ressources de la langue, quitte à en avertir le lecteur. Autant valait faire dire à Loukéria (parlant de sa maîtresse) : "elle est fière" plutôt qu'un impossible "elle a de l'orgueil". Ce "elle est fière" sert d'ailleurs de point d'appui au personnage pour énoncer sa soif de domination ("Moi, n'est-ce-pas, c'est celles que je préfère, les fières...") et apparaît aussi comme un moyen de passage entre les deux idées.

André Markowicz, La Douce

Ce sont des Staatsfanatiker

Les Français, voyez-vous cher Atzbacher, les Français aiment l’Etat, ils sont terriblement attachés à l’Etat, de l’enfance à la vieillesse ils sont attachés à l’Etat, des fanatiques de l’Etat. Ils sont élevés en serviteurs de l’Etat, même les Français qui ne sont pas fonctionnaires ne jurent que par l’Etat, ils naissent, ils grandissent, ils se marient, ils copulent, ils travaillent, ils pensent, ils meurent dans et pour l’Etat qui leur garantit leur identité et le minimum vital toujours. Comme ils ne jurent que par l’Etat, ils ne jurent que par la police. L’un ne va pas sans l’autre. Si vous êtes fanatiques de l’Etat, vous êtes fanatiques de sa police, dit Reger.

Thomas Bernhard, Maîtres anciens

Monday, July 4, 2011

Cats

cats

Saturday, July 2, 2011

L’Art de la Guerre

Le premier document faisant mention de techniques de manipulation, est « l’Art de la Guerre », attribué à Sun Tzu (auteur ou groupe d’auteurs) dont on ne sait rien, si ce n’est qu’il vécut quelques siècles av. J-C. en Chine, à peu près à la même époque que Confucius.
- « Tout l’art de la guerre est fondé sur la duperie » ;
- « Ceux qui sont experts dans l’art de la guerre soumettent l’armée ennemie sans combat. Ils prennent les villes sans donner l’assaut et renversent un état sans opération prolongée » ;
- « Toute campagne guerrière doit être fondée sur le faux-semblant; feignez le désordre, ne manquez jamais d’offrir un appât à l’ennemi pour le leurrer, simulez l’infériorité pour encourager son arrogance, sachez attiser son courroux pour mieux le plonger dans la confusion: sa convoitise le lancera sur vous pour s’y briser » ;
- « Lorsque l’ennemi est uni, divisez-le; et attaquez là où il n’est point préparé, en surgissant lorsqu’il ne s’y attend point. Telles sont les clefs stratégiques de la victoire, mais prenez garde de ne point les engager par avance ».

Highlighted memories

highlighted memories

Friday, July 1, 2011

De même que la ville

De même que la ville, façades rouges tachées de suie qui se répètent rétrécies par la perspective, comme un coffre chinois en contenant un autre plus petit, et celui-ci un autre, et celui-ci un autre, de même les êtres qui l’habitent : monotonie, vulgarité repoussante partout. Comment remplir les heures de cette existence sans fond ? Divinité à deux faces, utilitarisme, puritanisme, c’est à elle que de tels gens peuvent rendre culte, pour eux tout ce qui ne procure pas un profit tangible est un péché. L’imagination leur est aussi étrangère que l’eau pour le désert, ils sont incapables de tout acte superflu, généreux, libre, raison première de l’existence. Et là-bas, au fond de ton être, où vivent des instincts cruels, tu trouves que tu ne saurais condamner ce rêve : la destruction de cette accumulation de niches administratives.

Luis Cernuda, Ocnos

Un tour en ville

Je suis sorti faire. Bon Dieu, voilà que je remettais ça, traîner la savate dans les rues. Je regardais les gueules autour de moi, et je savais que la mienne était pareille. Des tronches vidées de leur sang, des mines pincées, soucieuses, paumées. Des tronches comme des fleurs arrachées de leurs racines et fourrées dans un joli vase ; les couleurs ne duraient pas bien longtemps. Fallait vraiment que je quitte cette ville.

John Fante, Demande à la poussière

Thursday, June 30, 2011

Peirce était un philosophe scientifique

Peirce est le fondateur du pragmatisme, souvent présenté de façon caricaturale. On lui fait dire que le vrai se réduit à l'utile, la connaissance à l'action, la réalité à ce qu'on en fait. C'est tout le contraire ! Peirce était un philosophe scientifique, un évolutionniste qui se demandait comment peuvent émerger des normes et des valeurs dans un univers soumis au hasard. Pour lui, la vérité est le but idéal de l'enquête scientifique ; la connaissance porte sur un monde réel, fait de possibles et de propriétés stables, sous forme de capacités ou de dispositions naturelles et mentales. Sa métaphysique est celle d'un logicien et d'un savant. [...] Pour Peirce, il y a des propriétés universelles réelles, thèse qu'il emprunte à Duns Scot. Cela m'a conduite à m'intéresser à la métaphysique médiévale. J'y ai découvert un type de philosophie où l'ontologie tutoyait la logique, la théorie de la connaissance et la théorie des signes. On dira : et la théologie ? Certes, elle y est, sans cesse, mais je n'ai jamais conçu la philosophie comme une "servante de la théologie", selon la formule célèbre. Les servantes, de nos jours, se rebiffent !

Claudine Tiercelin

La philosophie n'est pas une sagesse

La philosophie n'est pas une sagesse, elle ne protège et ne console de rien, et c'est fort bien ainsi. Elle ne doit surtout pas être oraculaire : un philosophe est un animal social, pas un animal grégaire, et il ne saurait servir de mouton de tête. Comme toute entreprise rationaliste dont le but est la connaissance, la philosophie se pratique sur le mode de l'enquête, non pas dans le silence du cabinet, mais dans un esprit de laboratoire, en testant ses hypothèses. Elle doit donc se tenir prête à jeter par-dessus bord toutes ses croyances, si des chocs avec le réel la forcent à en douter.

Claudine Tiercelin

Wednesday, June 29, 2011

Le personnage-écran

Le personnage-écran : une forme extrême de la subjectivité numérique

La liberté de projection subjective, ouvre, pour Jean-François Marcotte (2003) la possibilité d’un "simulacre de soi", à l’image de la figure du golem dont la création se passe de corps physique et de reproduction charnelle. Le terme même d’avatar, emprunte à cette puissance projetée de la personne, puisqu’il désigne à l’origine l’incarnation du dieu Vishnu parmi les hommes. L’internaute peut en effet prendre le contrôle d’une image dépendant, dans le cadre des relations et des communautés réelles, des autres, des statuts, des rôles… et inventer un personnage qui lui sert de masque.
Bien que caractéristique dans son ampleur virtuelle, cette opération emprunte aux relations dans le monde réel. Le masque ou la façade (de pseudonyme et d’avatar entre autres) est une extension supplémentaire, dans l’espace virtuel, des jeux de masques et de façades des interactions ordinaires. Serge Tisseron (2009) banalise même l’usage de l’avatar : "[…] Nous vivons dans une culture où l’apparence n’est plus censée refléter l’identité, mais simplement une facette de cette identité. De la même façon, dans un monde virtuel, l'avatar choisi ne nous ressemble pas forcément fondamentalement, mais il constitue une facette de nous-mêmes qu’il nous plaît de donner à un moment précis. Les mondes virtuels n’ont pas créé cette tendance, ils l’ont banalisée en en faisant un mode généralisé de rencontre avec l’autre. C’est un bal masqué permanent, on y rencontre des marins, des sorcières, des fées. N’oublions pas que les fêtes masquées étaient très importantes dans les sociétés traditionnelles. Cela permettait de faire de nouvelles rencontres imprévues. Les mondes virtuels renouent en quelque sorte avec la tradition du carnaval, en s’autorisant à dire des choses que l’on ne s’autorise pas habituellement, parce qu’on est masqué."
Avec la création de ce personnage-écran (golem et avatar), peut-être de carnaval, mais dont le masque est pris pour le "vrai visage virtuel", s’ouvre la possibilité d’un discours que l’on a qualifié d’intime, de "plus vrai" sensé être dégagé de tous les travestissements sociaux.

François Perea, L’identité numérique : de la cité À l’écran. Quelques aspects de la représentation de soi dans l’espace numérique

Caméléon Ordinaire

Cameleon ordinaire

Monday, June 27, 2011

Être

Dans la langue ewe (parlée au Togo), on a cinq verbes distincts pour correspondre approximativement aux fonctions de notre verbe "être". Il ne s'agit pas d'un partage d'une même aire sémantique en cinq portions, mais d'une distribution qui entraîne un aménagement différent, et jusque dans les notions voisines. Par exemple, les deux notions d'"être" et d'"avoir" sont pour nous aussi distinctes que les termes qui les énoncent. Or, en ewe, un des verbes cités, le, verbe d'existence, joint à asi, "dans la main", forme une locution le asi, littéralement "être dans la main", qui est l'équivalent le plus usuel de notre "avoir" : ga le asi-nye (litt. "argent est dans ma main"), "j'ai de l'argent".
Cette description de l'état des choses en ewe comporte une part d'artifice. Elle est faite au point de vue de notre langue, et non, comme il se devrait, dans les cadres de la langue même. A l'intérieur de la morphologie ou de la syntaxe ewe, rien ne rapproche ces cinq verbes entre eux. C'est par rapport à nos propres usages linguistiques que nous leur découvrons quelque chose de commun. Mais là est justement l'avantage de cette comparaison " égocentriste" ; elle nous éclaire sur nous-mêmes ; elle nous montre dans cette variété d'emplois de "être" en grec un fait propre aux langues indo-européennes, nullement une situation universelle ni une condition nécessaire. Assurément, les penseurs grecs ont à leur tour agi sur la langue, enrichi les significations, créé de nouvelles formes. C'est bien d'une réflexion philosophique sur l' "être" qu'est issu le substantif abstrait dérivé de εἶναι (être, en grec) […] Tout ce qu'on veut montrer ici est que la structure linguistique du grec prédisposait la notion d'"être" à une vocation philosophique. À l'opposé, la langue ewe ne nous offre qu'une notion étroite, des emplois particularisés. Nous ne saurions dire quelle place tient l'"être" dans la métaphysique ewe, mais a priori la notion doit s'articuler tout autrement.

Émile Benveniste, Problèmes de linguistique générale

Friday, June 24, 2011

Li

Il ne faut pas compter en kilomètres, ni en milles ni en lieues, mais en "li". C'est une admirable grandeur. Souple et diverse, elle croît ou s'accourcit pour les besoins du piéton. Si la route monte et s'escarpe, le "li" se fait petit et discret. Il s'allonge dès qu'il est naturel qu'on allonge le pas. Il y a des li pour la plaine, et des li de montagne. Un li pour l'ascension, et un autre pour la descente. Les retards ou les obstacles naturels, comme les gués ou les ponts à péage, comptent pour un certain nombre de li.

Victor Segalen

Chats Gris

lights

Post-Histoire

On a pu parfois trouver hasardeux mon emploi de la notion de période post-historique pour désigner le temps où nous sommes et les indéniables changements que nous traversons sans fin. Il en est même qui considèrent encore cet emploi comme une faiblesse ou une facilité. Ceux-là veulent bien remarquer qu’un bouleversement sans exemple se déploie sous nos yeux ; ils consentent même à le trouver horrifique dans la majeure partie de ses effets ; mais ils poussent les hauts cris lorsque l’hypothèse d’une fin de l’Histoire, et d’une fin de l’Histoire particulièrement noire, est avancée. Ils font alors précipitamment observer que, si tout change, aucun des changements que l’on peut constater n’arrive sans précédent, et que tout ce qui est maintenant se trouvait aussi déjà là avant, du moins en germe. Ce qui revient à cette lapalissade qu’une métamorphose s’opère toujours en empruntant à des éléments existants. Mais il n’en reste pas moins vrai que c’est une métamorphose ; et qu’à un moment ou à un autre elle est accomplie ou en bonne voie d’achèvement ; et qu’elle se voit soudain. D’où cette notion de période post-historique dont je persiste à avancer la proposition afin de faire sentir, de la manière la plus brutale possible, une coupure ou une rupture également générale et profonde que d’ailleurs n’importe qui est à même de constater. Le sens des mots et des données se transforme. Les visages et les comportements prennent des airs qu’on ne leur soupçonnait pas la veille encore. Ce qui pouvait être compris ne l’est plus, et ce qui apparaît ne se laisse comprendre que malaisément. Il y a du nouveau sous le soleil de Satan ; et, de ce nouveau, il est permis et même recommandé de ne pas se réjouir. Dans toutes ses parties, l’existence est en proie à un bouleversement fondamental. Tandis qu’au-dessus d’elle, dans les nuées, plane une idylle maternisante et désymbolisante, la nouvelle humanité, démarchée sans relâche par les missionnaires du culte écologique-animalier, par les membres de la secte pénalophile, par le club des joyeux créateurs de nouveaux délits, par les militants pour une délation heureuse, par ceux de la victimomanie qui a toujours raison contre la raison et par toutes les autres associations dont le nom est légion, célèbre la fin de la société du travail, la désexualisation des rapports humains et l’assomption des enfants, ces êtres sans histoire par définition, et aimés à la folie pour ce motif. Mais à part ça, bien entendu, l’Histoire continue.

Philippe Muray, Minimum respect

Antigone

9972

Orestad

Orestad, CopenhagenThomas Haywood - Orestad, Copenhagen - 2010

La Kula

La Kula est un système d'échange intertribal de grande envergure, elle s'effectue entre des archipels dont la disposition en un large cercle constitue un circuit fermé. Empruntant cet itinéraire, deux sortes d'articles - et ces deux sortes seulement - circulent sans cesse dans des directions opposées. Le premier article - de longs colliers de coquillages rouges - fait le trajet dans le sens des aiguilles d'une montre. Le second - des bracelets de coquillages blancs - va dans la direction contraire. Chacun d'eux, suivant ainsi sa voie propre dans le circuit fermé, rencontre l'autre sur sa route et s'échange constamment avec lui. Tous les mouvements de ces articles Kula, les détails des transactions, sont fixés et réglés par un ensemble de conventions et de principes traditionnels, et certaines phases de la Kula s'accompagnent de cérémonies rituelles et publiques très compliquées.

Bronislaw Malinowski