Selon M. Détienne et J. P. Vernant (Les ruses de l’intelligence. La mètis des Grecs) : « La mètis est… une forme d’intelligence et de pensée, un mode du connaître où sont associés le flair, la sagacité, la prévision, la souplesse d’esprit, la feinte, la débrouillardise, l’attention vigilante, le sens de l’opportunité, des habiletés diverses, une expérience longuement acquise ; elle s’applique à des réalités fugaces, mouvantes, déconcertantes et ambigües, qui ne se prêtent ni à la mesure précise, ni au calcul exact, ni au raisonnement rigoureux ». On peut aussi citer ce passage : « …la réalité que nous nous efforçons de cerner se projette sur une pluralité de plans… les savoirs d’Athéna et d’Héphaïstos, d’Hermès et d’Aphrodite, de Zeus et de Prométhée, un piège de chasse, un filet de pêche, l’art du vannier, du tisserand, du charpentier, la maîtrise du navigateur, le flair du politique, le coup d’œil expérimenté du médecin, les roueries d’un personnage retors comme Ulysse, le retournement du renard et la polymorphie du poulpe, le jeu des énigmes et des devinettes, l’illusionnisme rhétorique des sophistes ». La mètis consiste parfois, ruse suprême, à faire l’imbécile.
Saturday, January 28, 2012
Saturday, January 21, 2012
L’expression « (formellement) libre »
La clé de la théorie wébérienne du capitalisme est donnée dans cette parenthèse : « (formellement) libre ». L’idée de fond de L’Éthique protestante - qui justifie le choix d’écarter le modèle du pur capitalisme de spéculateurs comme forme moderne du capitalisme - est que la grande invention du capitalisme « rationalisé » est d’avoir transféré, ou de tendre à transférer la contrainte d’exploitation au niveau du travailleur lui-même, jusqu’à ce qu’il devienne le premier promoteur de sa propre productivité. Au capitalisme « irrationnel », celui de la rapine guerrière ou de l’exploitation extensive d’une main-d’œuvre d’esclaves, s’oppose, à terme, la « rationalité » d’un capitalisme « (formellement) pacifique », fondé, lui, sur l’apparente liberté du salarié qui ne travaille pas sous la trique mais « de son plein gré ». L’expression « (formellement) libre » doit être prise au pied de la lettre : elle signifie que le capitalisme rationnel promeut un type de travail qui est exercé dans des conditions juridiquement libres. La seule contrainte et la seule violence désormais admises sont la contrainte et la violence économiques. Le travail libre est d’abord, comme Weber l’explique dans Histoire économique, celui de « personnes qui sont non seulement dans la position juridique mais encore dans la nécessité économique de vendre librement leur force de travail sur le marché ». La spécificité du capitalisme moderne ne réside pas dans cet exercice d’une contrainte économique, dont il n’a pas le monopole, mais dans le fait que cette violence économique est intériorisée et tend à faire de chaque individu son propre patron, quelle que soit par ailleurs la taille de la structure dans laquelle il engage sa force de travail.
Isabelle Kalinowski, Le capitalisme & son « éthique » : une lecture de Max Weber
Isabelle Kalinowski, Le capitalisme & son « éthique » : une lecture de Max Weber
Saturday, January 14, 2012
Saturday, January 7, 2012
Joseph et ses frères
La tétralogie de Thomas Mann, Joseph et ses frères, écrite entre 1926
et 1942, est par excellence une « exploration historique et
psychologique » des textes sacrés qui, racontés avec le ton souriant et
sublimement ennuyeux de Mann, du coup ne sont plus sacrés : Dieu qui,
dans la Bible, existe depuis toute éternité devient, chez Mann, création
humaine, invention d’Abraham qui l’a fait sortir du chaos polythéiste
comme une déité d’abord supérieure, puis unique ; sachant à qui il doit
son existence, Dieu s’écrie : « C’est incroyable comme ce pauvre homme
me connaît. Ne commencé-je pas à me faire un nom par lui ? En vérité, je
m’en vais l’oindre. »
Milan Kundera, Les Testament trahis, 1993
Milan Kundera, Les Testament trahis, 1993
Tuesday, January 3, 2012
Consommation esthétique
Le besoin de voir la réalité confirmée et le vécu exalté par des photos constitue un mode de consommation esthétique dont personne aujourd’hui n’est capable de se passer. Les sociétés industrielles font de leurs membres des camés dont l’image est la drogue ; c’est la plus puissante forme de pollution mentale. Désir poignant de trouver la beauté, d’en finir d’examiner le dessous des choses, de sauver et de célébrer le corps du monde : tous ces constituants du sentiment érotique s’affirment dans le plaisir que nous prenons aux photographies. Mais d’autres sentiments, moins libérateurs, s’y expriment également. Il ne serait pas faux de dire que les gens ont un besoin compulsif de photographier : de transformer le vécu lui-même en une façon de voir. Au bout du comte, vivre quelque chose et en prendre une photo deviennent identiques, et participer à un événement public équivaut de plus en plus à le regarder sous forme photographique. Mallarmé, le plus à le regarder sous forme XIXe siècle, déclarait que tout dans l’univers existe pour aboutir à un livre. Aujourd’hui, tout existe pour aboutir à une photographie.
Susan Sontag, Sur la photographie
Susan Sontag, Sur la photographie
Monday, January 2, 2012
Thursday, December 15, 2011
Photographier
Photographier n’est pas prendre le monde pour objet, mais le faire devenir objet, exhumer son altérité enfouie sous sa prétendue réalité, le faire surgir comme attracteur étrange et fixer cette attraction étrange dans une image.
Jean Baudrillard, Car l’illusion ne s’oppose pas à la réalité…
Jean Baudrillard, Car l’illusion ne s’oppose pas à la réalité…
Wednesday, December 14, 2011
Le jugement du critique d’art
Depuis la Renaissance, c'est-à-dire depuis la fondation de l’Académie des arts du dessin
par Cosme 1er, en 1563, les peintres lettrés, détenteurs d’un art
libéral et non mécanique, avaient le privilège et l’exclusivité du
discours sur leur art. L’Académie royale de peinture et de sculpture,
fondée en 1648, en partie sur le modèle de la première, reçoit la
mission de défendre et d ’illustrer l’art de peindre, de promouvoir son
enseignement comme sa théorie, les Académiciens étant tenus « de faire
tous les mois expliquer un des meilleurs tableaux du cabinet du roi
par le professeur en exercice, en présence de l’assemblée »
(instruction dictée par Colbert en janvier 1767). Ces « conférences »
académiques constituent, dans la seconde moitié du XVIIe siècle le
véritable creuset où s’élabore la théorie de la peinture « classique ».
Seule maître en son art, l'Académie (non le critique, personnage encore
inexistant) est donc supposée d'en commenter les œuvres, en s’aidant il
est vrai d’un exemple, mais à la condition d’en induire des règles
générales. Le commentaire du tableau, exercice très français, permettait
d’éviter les considérations incertaines auxquelles les académiciens
italiens, invités à disserter sur la beauté et sur la grâce, étaient
davantage exposés. Il était pourtant convenu que ces considérations
devaient déboucher sur une théorie, c'est-à-dire sur l’énoncé de
principes généraux.
Il était en outre convenu que les académiciens, tous les deux ans d’abord, en fait de façon plutôt irrégulière, exposassent leurs œuvres publiquement, de façon à ce que chacun puisse voir l’excellence du métier de ceux que Sa Majesté avait choisis pour orner ses palais. L’exposition ayant lieu généralement dans le Salon Carré du Louvre, prend alors le nom abrégé de « Salon ». Le développement considérable de cette institution sous le règne de Louis XV, puis de Louis XVI, va jouer un rôle central, et durable, pour la formation du goût dans le domaine de la peinture. C'est alors qu'apparaît le critique, qui commente, non en expert, ni en homme de métier, mais en homme de goût, les tableaux exposés, et oriente le visiteur dans le disparate de l'accrochage. Diderot est le premier grand maître du genre. Après la révolution, qui ouvre les portes du Salon à tous les artistes académiciens ou non (décret du 21 août 1791), un jury, pour éviter l’accumulation excessive des œuvres qui se détruiraient l’une l’autre, opère une sélection parmi les peintres candidats. Le choix du jury, évidemment conservateur et attaché à l’excellence du métier plus qu’à l’originalité de l’invention, sera bien vite contesté. C’est précisément pour répondre à ces critiques que Napoléon III, en 1863, souhaitant que le public puisse juger par lui-même, autorise un « Salon des Refusés » où Manet expose son Déjeuner sur l’herbe. Par la suite le Salon dit « officiel » perdra de son importance, la création véritable s’exilant dans des ateliers privés (Manet exposera ses toiles refusées dans son atelier, qu’il ouvrira au public, et la première exposition impressionniste se tient dans l’atelier du grand photographe Nadar, ami de Baudelaire, en 1874) ou dans des galeries, qui s’imposeront rapidement comme les centres nerveux de l’art vivant, telle la galerie de Paul Durand-Ruel qui organise en 1877 une importante exposition du groupe impressionniste. C’est ainsi que l’art, d’abord sujet de conférences de la part de l’expert académicien, devient au XVIII-XIXe siècles l’objet d’une exposition publique où s’exerce le jugement du critique d’art, avant de se réfugier chez les marchands, qui en assurent la promotion.
Il était en outre convenu que les académiciens, tous les deux ans d’abord, en fait de façon plutôt irrégulière, exposassent leurs œuvres publiquement, de façon à ce que chacun puisse voir l’excellence du métier de ceux que Sa Majesté avait choisis pour orner ses palais. L’exposition ayant lieu généralement dans le Salon Carré du Louvre, prend alors le nom abrégé de « Salon ». Le développement considérable de cette institution sous le règne de Louis XV, puis de Louis XVI, va jouer un rôle central, et durable, pour la formation du goût dans le domaine de la peinture. C'est alors qu'apparaît le critique, qui commente, non en expert, ni en homme de métier, mais en homme de goût, les tableaux exposés, et oriente le visiteur dans le disparate de l'accrochage. Diderot est le premier grand maître du genre. Après la révolution, qui ouvre les portes du Salon à tous les artistes académiciens ou non (décret du 21 août 1791), un jury, pour éviter l’accumulation excessive des œuvres qui se détruiraient l’une l’autre, opère une sélection parmi les peintres candidats. Le choix du jury, évidemment conservateur et attaché à l’excellence du métier plus qu’à l’originalité de l’invention, sera bien vite contesté. C’est précisément pour répondre à ces critiques que Napoléon III, en 1863, souhaitant que le public puisse juger par lui-même, autorise un « Salon des Refusés » où Manet expose son Déjeuner sur l’herbe. Par la suite le Salon dit « officiel » perdra de son importance, la création véritable s’exilant dans des ateliers privés (Manet exposera ses toiles refusées dans son atelier, qu’il ouvrira au public, et la première exposition impressionniste se tient dans l’atelier du grand photographe Nadar, ami de Baudelaire, en 1874) ou dans des galeries, qui s’imposeront rapidement comme les centres nerveux de l’art vivant, telle la galerie de Paul Durand-Ruel qui organise en 1877 une importante exposition du groupe impressionniste. C’est ainsi que l’art, d’abord sujet de conférences de la part de l’expert académicien, devient au XVIII-XIXe siècles l’objet d’une exposition publique où s’exerce le jugement du critique d’art, avant de se réfugier chez les marchands, qui en assurent la promotion.
Jacques Darriulat, Beaudelaire, Le Peintre de la vie moderne
Sunday, December 11, 2011
Le Père de la Horde sauvage
Un jour, les frères expulsés se groupèrent, abattirent et consommèrent le père et mirent ainsi un terme à la horde paternelle. Réunis, ils osèrent et accomplirent ce qui était resté impossible à l'individu. (Peut-être un progrès culturel, le maniement d'une nouvelle arme, leur avait-il donné le sentiment de leur supériorité.) Qu'ils aient ainsi consommé celui qu'ils avaient tué, cela s'entend, s'agissant de sauvages cannibales. Le père primitif violent avait été certainement le modèle envié et redouté de tout un chacun dans la troupe des frères. Dès lors ils parvenaient, dans l'acte de consommer, à l'identification avec lui, tout un chacun s'appropriant une partie de sa force. Le repas totémique, peut-être la première fête de l'humanité, serait la répétition et la cérémonie commémorative de cet acte criminel mémorable, par lequel tant de choses prirent leur commencement, les organisations sociales, les restrictions morales et la religion.
Freud Sigmund, Totem et tabou, 1913
Totem : "Le mot totem est emprunté à l'ojibwa, langue algonquine parlée sur le pourtour des Grands Lacs nord-américains..." E. Désveaux dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie de Bonte et Izard.
Tabou : Il semblerait que le mot fût connu et introduit en Occident par le récit du troisième voyage de James Cook. Il l'aurait entendu à Tonga. Aujourd'hui encore à Tahiti on parle de tapu. Comme pour totem, les usages ethnologiques ont quelque peu déplacé les sens de ces mots par rapport à leurs usages dans leurs langues originelles.
Freud Sigmund, Totem et tabou, 1913
Totem : "Le mot totem est emprunté à l'ojibwa, langue algonquine parlée sur le pourtour des Grands Lacs nord-américains..." E. Désveaux dans Dictionnaire de l'ethnologie et de l'anthropologie de Bonte et Izard.
Tabou : Il semblerait que le mot fût connu et introduit en Occident par le récit du troisième voyage de James Cook. Il l'aurait entendu à Tonga. Aujourd'hui encore à Tahiti on parle de tapu. Comme pour totem, les usages ethnologiques ont quelque peu déplacé les sens de ces mots par rapport à leurs usages dans leurs langues originelles.
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